Je me souviens encore du cri que j’ai poussé… Ce n’était pas un cri de peur, ni un vrai cri de douleur, mais quelque chose entre les deux, un son étrange, un peu étouffé, comme quand on ne comprend pas encore ce qui vient d’arriver, mais qu’on sait déjà qu’on va s’en souvenir. C’était un dimanche d’été, chaud et tranquille, et j’étais dehors pieds nus dans la cour à courir après une poule qui venait de s’échapper de l’enclos. Elle s’appelait Gertrude. Une vraie rebelle, celle-là, toujours à vouloir aller voir ce qu’il y avait de plus vert de l’autre côté du grillage.

Je riais tout seul, parce que la scène était ridicule : moi qui tourne en rond derrière une poule qui court dans tous les sens. Le gazon collait un peu sous mes pieds, le soleil cognait sur mes épaules, et j’étais bien, jusqu’à ce que ça arrive. J’ai senti quelque chose d’étrange sous mon pied, un petit craquement sec suivi d’une chaleur vive qui s’est propagée d’un seul coup. J’ai levé le pied et j’ai vu le clou. Planté là, rouillé, qui dépassait d’une vieille planche juste devant le cabanon.

La douleur s’est installée doucement, pas comme un éclair, mais comme une brûlure qui prend racine. J’ai boité jusqu’à la maison, la respiration courte, le cœur qui battait fort. J’ai nettoyé la plaie, j’ai juré un peu, puis j’ai pris soin de moi comme on panse une petite erreur de parcours, sans trop dramatiser, mais avec la promesse de faire mieux la prochaine fois.

Le lendemain, j’ai repensé à cette histoire et j’ai souri, parce qu’au fond ce n’était pas si grave. Ce n’était qu’un clou. Mais il m’avait rappelé quelque chose d’important : quand on court trop fort après les choses qu’on veut attraper, on finit toujours par se blesser un peu.

Ce jour-là, j’aurais pu rester tranquille. J’aurais pu laisser Gertrude courir, la regarder s’aventurer seule, la laisser vivre sa petite liberté d’un après-midi, mais j’ai couru, sans réfléchir. Et j’ai compris que parfois, il faut simplement accepter que certaines choses nous échappent, qu’on ne contrôle pas tout, ni les poules, ni les imprévus, ni la vie.

Aujourd’hui, chaque fois que je passe devant le cabanon, je regarde le petit coin de planche où le clou dépassait, et je me rappelle cette histoire. Je me dis que c’est souvent en marchant sur quelque chose de pointu qu’on apprend à poser les pieds plus doucement sur le reste.

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